La détention en centres fermés de personnes dont la seule « faute » est l’absence de documents administratifs valables a, dès l’ouverture de ces centres, posé question aux personnes soucieuses du respect des droits humains (rappelons que les articles 13 et 14 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme garantissent le droit de quitter son pays et le droit de chercher asile dans un autre pays).

Si les circonstances de pandémie dans lesquelles nous nous trouvons ravivent la nécessité de questionner l’existence-même de ces centres sur le long terme, elles exigent surtout qu’ils soient fermés urgemment.

En effet, la loi du 15/12/1980 sur l’accès au territoire, le séjour, l’établissement et l’éloignement des étrangers prévoit que ceux-ci ne peuvent être détenus que pendant le temps strictement nécessaire à leur expulsion. Or, ces détentions sont actuellement doublement illégales : D’abord, parce que les expulsions sont devenues impossibles en raison du confinement en vigueur dans la plupart des pays et de la suspension de la plupart des vols par les compagnies aériennes ; ensuite, parce que les conditions d’hygiène et de distanciation sociale ne sont pas respectées, violant dès lors directives sanitaires édictées par le gouvernement fédéral.

Des témoignages, recueillis par les associations Getting the Voice out et le Collectif de Résistance aux Centres pour Étrangers*, attestent de cette réalité inacceptable :

Malgré les mesures sanitaires, les détenus sont « toujours très mal à l’aise », nous confie Moktar. « Car en fait, il n’y a pas grand-chose de différent. Certes des gardes nous apportent du gel pour les mains, mais le personnel ne respecte pas les distances de sécurité. Les ‘1,5 mètre’, c’est de la blague et personne ne porte de masque. Le personnel entre et sort. Il change régulièrement, abonde Amin, lui aussi détenu à Merksplas. On nous dit que leur température est prise tous les jours, mais bon, nous ne sommes pas idiots, on sait très bien que des gens portent la maladie sans faire de température. Si une personne ici a le virus, on risque vite de l’avoir. Et ça va vite se répandre. Nous sommes trois dans des petites chambres. »

Au centre Caricole, non loin de l’aéroport de Bruxelles National, Piotr se plaint pour les mêmes raisons. « Nous sommes paniqués, le personnel travaille sans masque. J’ai fait une courte grève de la faim pour dénoncer la situation, mais on me disait toujours ‘c’est Bruxelles qui décide, ce n’est pas nous’. » À l’Office des étrangers, on ne le cache pas, le personnel « ne porte pas de masques, les hôpitaux sont prioritaires ». Le pays est victime de pénurie, les centres fermés aussi.

Cette « mise à l’abri » s’accompagne d’ailleurs de mesures drastiques. « Le plus pénible à vivre au quotidien, selon moi c’est l’absence de visites », déplore Moktar. Ce droit basique des personnes privées de liberté est suspendu pour éviter que l’épidémie n’arrive dans les centres. Les étrangers ne reçoivent pas de visites de leurs proches ni d’ONG.

Quant au droit de visite des députés, inscrit dans la loi belge, il ne permet plus d’accéder aux détenus. « C’est un problème en soi, dénonce Claire-Marie Lievens, il n’y a plus de contrôle externe, on ne sait plus vraiment ce qui se passe dans les centres fermés. » « Lorsque des députés viennent, cela crée des attroupements, ce qu’il vaut mieux éviter », rétorque Dominique Ernould.

La députée fédérale Sarah Schlitz ne dit pas autre chose :

« Ce lundi, j’ai fait usage de mon droit de visite parlementaire au centre fermé de Vottem, ayant été alertée par :

– L’absence de mesures d’hygiène constatée par mon collègue Simon Moutquin au 127bis.
– L’appel d’un détenu à son avocat concernant des tensions dans le centre.
– La suspension de toutes les visites (des proches mais aussi des ONG, et donc de tout contrôle démocratique de ce qui se passe dans le centre). J’ai pu constater l’état lamentable des sanitaires (saleté, absence de papier toilette, de savon, détritus…) qu’aucune consigne d’hygiène n’est affichée et qu’ils sont toujours à 4 par chambre. En discutant avec les détenus, j’apprends qu’ils n’ont reçu aucune recommandations ni informations relatives à la crise du Coronavirus. Ils sont inquiets pour eux et pour leurs proches. Plus largement, le maintien en détention administrative des personnes migrantes n’est pas compatible avec les directives émises par l’OMS pour limiter les risques de propagation du COVID 19.

Que penser d’une société qui considère que l’enfermement et l’expulsion symbolique de personnes migrantes est une priorité tellement fondamentale qu’elle doit être assurée même en temps de crise sanitaire, quitte à monopoliser pour cette obsession absurde des moyens qui pourraient être réaffectés à la gestion de la crise, pour sauver des vies? »

L’avocat Robin Bronlet résume bien la situation et en tirent les conclusions :

« Dans les centres fermés, les gens vivent dans une certaine proximité et les gardes n’ont pas de masques. Il faut leur permettre de respecter les normes du confinement en les libérant. L’État belge met en danger la vie et la santé de ces personnes. »

Une centaine d’avocats francophones et néerlandophones ont déjà dénoncé cette situation, tandis que le Haut-Commissaire aux Droits Humains des Nations Unies a affirmé la nécessité de désengorger les lieux de détention et a invité à libérer les migrants en détention administrative. Dans l’état actuel des choses, il est donc inacceptable de maintenir les étrangers dans les centres fermés. Il est temps que l’État fédéral prenne ses responsabilités.

par Edmée et Jean-Claude

*Source : www.coronaviruslesoublies.be